Au-delà des mots, l’empreinte d’un grand-père

Au-delà des mots, l’empreinte d’un grand-père

Certains êtres, par leur présence discrète et apaisante, marquent nos vies bien plus profondément que les mots ne peuvent l’exprimer. Mon pépé Alexis était de ceux-là, un homme de peu de paroles, mais dont le silence résonnait d’une force particulière, d’une sagesse que seul le temps enseigne. Il parlait peu, peut-être parce qu’il jugeait que la parole était un luxe dont on pouvait se passer, une futilité dans un monde déjà trop bruyant. Il était de ces âmes que l’on observe en retrait, allongé sur sa chaise, dans cette grande allée, contemplant le va-et-vient des jours et des gens, sans jamais se perdre dans leur agitation.

Ce silence qu’il imposait n’était jamais un mur pour moi. Bien au contraire, dès mon arrivée, c’était comme si une porte s’ouvrait. Il se levait, son visage s’illuminait d’un sourire rare, sincère, et je savais que, dans ce silence, il y avait une place pour moi. Nous nous installions côte à côte, et là, la magie opérait. Pendant des heures, nous parlions, nous rigolions. C’était à lui que je récitais mes poèmes appris à l’école, et lui riait doucement, sans jamais se lasser de m’écouter. Dans ces moments, j’étais privilégiée, je le savais. J’étais la seule à partager ce lien particulier avec lui, ce dialogue muet qui n’appartenait qu’à nous. Il y a des affinités que le cœur reconnaît avant même que la raison ne s’en aperçoive.

Malgré sa discrétion, pépé Alexis possédait une prestance naturelle. Grand, élancé, il inspirait le respect. Un homme d’une stature imposante, à la voix calme, mais dont le regard et quelques mots suffisaient à remettre de l’ordre lorsque nécessaire. Il n’avait jamais besoin de hausser la voix, car sa présence seule parlait pour lui. Tout le monde le respectait, le comprenait, sans qu’il ait à s’exprimer plus que de raison.

Quand je regarde ma mère, je retrouve souvent l’éclat du regard de mon grand-père Alexis. Il y avait dans ses yeux cette même profondeur silencieuse, ce mélange de tendresse et de sagesse, comme un héritage discret mais indélébile. Ils se ressemblent tant, non seulement par leurs traits, mais par cette façon unique d’exprimer tant de choses sans avoir besoin de prononcer un mot. Chaque fois que je croise son regard, c’est un peu de lui que je revois, comme si une part de lui vivait encore à travers elle.

Et puis, il y avait cet amour singulier qu’il portait à Dalida. Pendant des années, il me fit croire qu’il avait été l’amant de cette icône. Et moi, enfant que j’étais, j’y croyais dur comme fer. Mais derrière cette histoire, il m’a transmis quelque chose de bien plus précieux : l’amour de la musique, le plaisir de découvrir, de chanter avec lui ces chansons qu’il chérissait tant. Grâce à lui, chaque mélodie de Dalida est aujourd'hui pour moi bien plus qu’une simple chanson ; c’est un écho de nos moments partagés, de ses rires complices, de cette connivence unique.

Mais la vie, dans sa dureté implacable, nous a arraché trop tôt cet homme que j’aimais tant. L’année de mon baccalauréat fut marquée par des pertes cruelles. Après le choc du départ de mon grand-père Joseph, pépé Alexis est venu séjourner chez nous, cherchant un peu de répit avant de repartir chez lui pour ses derniers jours. Cette période a été comme une ombre qui s’étendait sur nos vies. Nous espérions encore, malgré tout, qu’il guérirait. Mais il avait choisi de rentrer chez lui, comme pour dire adieu à la terre qu’il aimait, à ses habitudes silencieuses.

Je me souviens encore de ces derniers instants, deux jours avant son départ. Assise près de lui, j’ai tenu sa main, une main que j’aurais voulu garder dans la mienne pour toujours. Je lui ai dit combien je l’aimais, combien il ne devait pas nous quitter, lui aussi. Mais la vie en avait décidé autrement. Et lorsqu’il nous a quittés, ce fut comme si tout s’effondrait une seconde fois. En à peine deux mois, j’avais perdu mes deux piliers. Tout ce qui était important, tout ce qui faisait le tissu de mes jours heureux, s’était envolé. Un silence immense a envahi nos vies, un silence bien plus pesant que celui de pépé Alexis.

Mais au-delà de cette tristesse, il reste en moi cet amour profond, cet attachement que rien ne pourra effacer. Un amour qui ne se disait pas, mais qui se vivait, dans chaque regard, dans chaque sourire, dans chaque moment partagé. Parce que nous avions ce lien unique, un lien que personne d’autre ne comprenait, et qui fait de lui non seulement un grand-père, mais une partie irremplaçable de mon cœur.

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